Disparition de Carlo Ginzburg, 16 juin 2026

L’historien italien Carlo Ginzburg, né le 15 avril 1939, est mort le 17 juin 2026.
Professeur d’histoire moderne à la Scuola normale superiore de Pise, professeur invité au collège de France, à Princeton et à l’université de Californie, traduit dans de nombreuses langues, il s’était imposé comme un des grands rénovateurs de la méthode historique, en créant une nouvelle approche – la « microhistoire ».
Michel Becquembois écrit à son sujet dans Libération :
Philosophe, historien, ce monument de la vie intellectuelle italienne aura développé une œuvre éclectique, à la croisée de la littérature, de la philosophie, de l’histoire, de l’art, de l’histoire des religions, de l’histoire culturelle, intellectuelle et sociale. Hérésie. Mais il restera surtout comme une des figures de proue de la microhistoire, née en Italie dans les années 70, et qu’il définissait comme la « science du vécu », du privé, du personnel 1.
La jeunesse de cet enfant d’un couple d’intellectuels juifs et antifasciste est marquée par la violence politique : en 1940, la famille est exilée Pizzoli, un petit village des Abruzzes ; trois ans plus tard son père est arrêté par la Gestapo puis exécuté. L’historien dira qu’elle fut déterminante dans ses thèmes de recherche : la marginalité, la répression, la parole des victimes.
Sa méthode, la « microhistoire », consiste en effet à faire jaillir les tensions de la société d’événements et d’acteurs en apparence insignifiants voire marginaux : la répression oubliée d’une croyance populaire des paysans du Frioul dans Les Batailles nocturnes (1966), le procès d’un simple meunier qui croyait trouver la clé de l’origine du monde dans le processus de fabrication du fromage dans Le Fromage et les vers (1976), la répression des marginaux dans Le Sabbat des sorcières (1989).
Cette intuition est fondée sur une méthode d’enquête minutieuse et pluridisciplinaire qu’il théorise dans son article « Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice » (1979), traduit en français dans le numéro de juin 1980 de la revue Le Débat 2. Anne Dujin, journaliste au Monde, le résume ainsi :
De façon audacieuse, il rapproche les figures de Sigmund Freud, père de la psychanalyse, du détective de fiction Sherlock Holmes et de l’historien de l’art Giovanni Morelli pour mettre en évidence que les trois ont une pratique professionnelle commune : se fonder sur des détails apparemment insignifiants, qui prennent ensuite une valeur d’indice dans l’établissement de la vérité. Considéré comme fondateur dans le champ de la microhistoire, l’article souligne la richesse de l’anomalie pour comprendre la norme : si le caractère « anormal » des benandanti du Frioul ou du meunier Menocchio leur a valu d’être persécutés, leur étude se révèle particulièrement instructive pour comprendre la société dans laquelle ils s’inscrivaient 3.
À ces lectures, il faut ajouter celle de l’Italien Benedetto Croce et du Français Marc Bloch, sur lequel il revient plusieurs fois dans ses Dialogues avec Marc Bloch (2025) et dans une leçon donnée à l’occasion de son entrée au Panthéon, quelques mois avant sa mort, et publiée dans le journal Le Grand Continent 4.
La méthode de Ginzburg, qui consiste à circonscrire la norme par la multiplicité des écarts en apparence insignifiants constitue, pour l’historienne Simona Cerrutti (EHESS) une véritable révolution copernicienne. Dans un article du Nouvel Obs, paru à l’occasion de sa mort , elle décrit ainsi l’apport du Fromage et des vers :
À la lecture du livre, l’effet de libération qu’on éprouve va bien au-delà de la découverte de la culture des classes populaires : bien plus largement, c’est la capacité critique des acteurs qui se trouve mise en avant et qui est restituée. Ce retournement a bouleversé la recherche historique. Voilà ce que le travail de Ginzburg nous a fait, pas moins que cela. Cette révolution dans la lecture des sources, la possibilité d’entendre (et de prendre au sérieux) les paroles qu’elles contiennent s’appuie sur une réflexion constante (…) aux procédures d’analyse qui peuvent protéger le chercheur de ses propres projections, de ses attentes, de ses préjugés, ceci pour lui permettre de « voir » son objet avec la fraîcheur du premier regard, allégé des liens de causalité ou des généalogies déjà établies 5.
Ginzburg rend ainsi la parole aux petits et aux marginaux et décentre la discipline de l’étude des grandes masses (institutions, groupes sociaux) vers celle des expériences et des vécus individuels – y compris de ceux des oubliés de l’histoire.
Mais si Ginzburg leur donne la parole, il ne renonce pas pour autant à établir la vérité historique – un chemin périlleux qui oblige à faire un tri permanent entre le vrai, le faux, le fictif, entre le littéral, l’implicite qu’y voulait mettre l’auteur et ce qu’en saisit l’historien. Dans un entretien au journal Le Grand Continent, il rapproche ce travail d’un véritable déchiffrement, semblable à celui du philologue 6. Un jeu d’équilibriste qu’il décrit en long dans son essai Le Fil et les traces (2006) et dans son recueil d’articles La Lettre tue (2021).
Carlo Ginzburg dans les collections de la BnF
Sa notice de personne dans le catalogue général et dans data bnf permet d’accéder aux œuvres dont il est auteur, directeur, éditeur intellectuel, préfacier.
Il s’agit majoritairement d’ouvrages imprimés, mais aussi d’enregistrements sonores et vidéos, parmi lesquelles une conférence de la BnF donnée en janvier 2001 : L’écriture de l’histoire.
Parmi ses principaux ouvrages, on peut citer : Les Batailles nocturnes (I Benedanti, 1966), Le Fromage et les vers (Il formaggio et i vermi, 1976), Mythes, emblèmes, traces (Miti, emblemi, spie, 1986), Le Sabbat des sorcières (Storia notturna, 1989), Le Juge et l’historien (Il giudice e lo storico, 1991), Le Fil et les traces (Il filo e le tracce, 2006), La Lettre tue (La lettera uccide, 2021).
Pour aller plus loin : écouter Carlo Ginzburg
- Les podcasts de France culture
- « Trouver ce que l’on cherche ne suffit pas, il faut chercher l’inattendu », Les masterclass, 26 juillet 2025
- « Comment fait-on l’histoire ? La microhistoire : Carlo Ginzburg en quête d’indices », dans Avec philosophie, 2 avril 2025
- « Les matins aux RdV de Blois : sur les traces de Carlo Ginzburg », dans L’invité des matins, 11 octobre 2019
- « Le présent des archives : l’art des rapprochements », dans Matières à penser, 7 janvier 2019
- « Dialogues avec Carlo Ginzburg », Les Lundis de l’histoire, 23 décembre 2013
- Ses cours au collège de France :
- La Longue durée à la loupe, épisode 1 (4 mai 2015)
- La Longue durée à la loupe, épisode 2 (11 mai 2015)
- La Longue durée à la loupe, épisode 3 (18 mai 2015)
- La Longue durée à la loupe, épisode 4 (26 mai 2015)
- Sa master class à l’université Paris Cité : La Microhistoire de Carlo Ginzburg, 8 février 2024
- À son sujet :
- L’épisode « Dialogue à distance entre Marc Bloch et Carlo Ginzburg », dans l’émission Chemins d’histoire, 11 novembre 2025.
- L’épisode « Relire Le Fromage et les vers de Carlo Ginzburg, avec Marie Lezowski et David Dominé-Cohn », dans l’émission Paroles d’histoire, 9 Octobre 2019.
Notes
- Michel Becquembois, « Mort de Carlo Ginzburg, pape italien de la microhistoire », Libération, 18 juin 2026 [consultable pour les lecteurs de la BnF via Europresse].[↩]
- Carlo Ginzburg, « Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice », Le Débat, 1980/6 (juin 1980). p. 3-44 [En ligne sur Cairn].[↩]
- Anne Dujin, « L’Italien Carlo Ginzburg, figure fondatrice de la microhistoire, est mort », Le Monde, 19 juin 2026 [consultable pour les lecteurs de la BnF via Europresse].[↩]
- Carlo Ginzburg, « Un lapsus de Marc Bloch », Le Grand Continent, 17 juin 2026 [en ligne]. [↩]
- Simona Cerrutti, « L’hommage de Simona Cerutti à Carlo Ginzburg : “Il brossait à rebrousse-poil le pelage trop luisant de l’histoire” », Le Nouvel Obs (site web), 19 juin 2026 [en ligne].[↩]
- Baptiste Roger-Lacan, « L’histoire comme déchiffrement, une conversation avec Carlo Ginzburg », Le Grand Continent, 13 septembre 2019 [en ligne].[↩]
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Blog Histoire (19 juin 2026). Disparition de Carlo Ginzburg, 16 juin 2026. L'Histoire à la BnF. Consulté le 12 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16fsb

